Vont-ils « Lâcher les boucliers ? »

Mardi 6 octobre, sur Europe 1, un policier a prononcé une phrase qu'aucun représentant des forces de l'ordre n'avait osé dire jusque-là : « Si l'un des nôtres tombe, on lâchera, on laissera tout brûler. » Reda Belhaj, porte-parole d'Unité Île-de-France, ne menaçait pas la République.
Il constatait simplement à voix haute qu'elle ne le protégeait plus. Ceux qui feignent aujourd'hui de s'en indigner devraient d'abord se demander comment on en est arrivé là.
Rappelons les faits, puisqu'on s'emploie à les effacer. En trois semaines, le mouvement lycéen a produit 6 600 interpellations, vingt-quatre établissements incendiés ou saccagés, quatre-vingt-neuf personnels de l'Éducation nationale blessés. Et plus de sept cent soixante policiers et gendarmes blessés. Sept cent soixante !
Le premier jour, personne ne contestait les mots. Le gouvernement parlait de violences urbaines, d'émeutiers et de casseurs extérieurs aux lycées. Il avait raison. Puis le vocabulaire s'est retourné. On ne parle plus des barricades en feu ni des mortiers d'artifice tirés à hauteur d'homme. On parle de « violences policières ». Les émeutiers ont disparu du récit ; il ne reste que des « enfants » et ceux qui les « répriment ».
Ce retournement ne doit rien au hasard. Le 29 septembre, avant même qu'un seul lycéen ait été gravement blessé, Jean-Luc Mélenchon, fidèle à son discours, dénonçait déjà la « sauvagerie policière ». Le verdict précédait les faits. La méthode est rodée : distinguer les bons lycéens des casseurs, puis faire comme si les seconds n'existaient pas, afin que chaque intervention de la police frappe forcément les premiers. Les Insoumis ont donné le ton, les autres ont suivi. On a appelé les parents à défiler en blanc. Des élus se sont interposés entre les forces de l'ordre et les manifestants. La CGT a annoncé qu'elle viendrait « protéger » les lycéens. Les protéger de qui, sinon de la police ? Le Parti socialiste réclame désormais l'interdiction des grenades et des lanceurs de balles de défense. Nul besoin d'un mot d'ordre commun quand chacun trouve son compte dans la même omission. À sept mois de l'élection présidentielle, la gauche a choisi sa cible : non plus l'école, mais la police. Elle ne défend pas la jeunesse. Elle s'abrite derrière elle.
Que l'opposition joue ce jeu, c'est son affaire. Que le gouvernement s'y prête, c'est la nôtre. Le même ministre qui parlait d'émeutiers le 2 octobre a suspendu le 7 l'usage des grenades assourdissantes et déclaré publiquement qu'une intervention de ses propres services « interroge » son ministère, avant même que l'Inspection générale ait rendu la moindre conclusion. Les blessures graves de plusieurs jeunes appellent des enquêtes, et elles ont lieu. Elles n'autorisaient pas le désaveu public de ceux qu'on envoie, chaque matin, se faire caillasser devant les grilles des lycées.
Un État qui tient le langage de la fermeté et pratique celui du renoncement ne gouverne plus. Il commente ! Il dit « émeutiers » et agit comme si le mot était faux. Il retire à ceux qui maintiennent l'ordre les moyens de le faire à distance. Chaque arme retirée sous la pression de la rue rapproche le jour où un policier ou un manifestant y laissera la vie.
La République n'est pas impuissante parce qu'elle manquerait de forces. Elle l'est parce qu'elle ne parvient plus à imposer le sens de ce qui se passe. Elle a perdu le monopole de la qualification des faits et, avec lui, peu à peu, celui de la force légitime. Quand ceux qui portent les boucliers se demandent s'ils doivent encore les porter, ce n'est pas la police qui menace l'État.
C'est l'État qui a cessé de protéger.
Il est encore temps de choisir : un soutien sans ambiguïté aux forces engagées, des sanctions rapides et réelles contre les auteurs de violences, et la séparation claire entre des revendications scolaires légitimes et l'émeute qui s'en sert de prétexte. Faute de quoi, la phrase de Reda Belhaj ne restera pas un avertissement. Elle deviendra une prophétie.


