top of page

Sécurité intérieure : refonder notre modèle stratégique

  • 30 juin
  • 3 min de lecture

Chaque crise sécuritaire en France donne lieu au même rituel. Après les émeutes, un attentat, une flambée de violences ou une nouvelle affaire de narcotrafic, le débat s'ouvre invariablement sur les mêmes questions : faut-il davantage de policiers ? De nouvelles lois ? Plus de prévention ? Plus de répression ? Ces interrogations ne sont pas illégitimes. Elles sont simplement devenues insuffisantes.


Depuis quarante ans, notre pays adapte son modèle sécuritaire sans jamais le transformer. Chaque menace nouvelle appelle une réponse spécifique : une loi, une structure, un plan, une circulaire, une mission supplémentaire. Nous avons empilé les dispositifs sans jamais interroger l'architecture d'ensemble.


Erreur de méthode


Le résultat est paradoxal. La France n'a probablement jamais consacré autant de moyens à sa sécurité intérieure. Pourtant, une part de plus en plus importante de nos concitoyens n'a jamais eu autant le sentiment que l'autorité publique était devenue aussi incertaine dans certains territoires. Ce paradoxe révèle en réalité une erreur de méthode.


Nous continuons de penser la sécurité comme une politique publique parmi d'autres. Or, elle est bien davantage que cela. Elle constitue, avec la défense, l'une des deux grandes fonctions de protection de la Nation. La défense protège le pays contre les menaces extérieures. La sécurité protège la République contre les menaces intérieures. Cette distinction paraît évidente. Pourtant, nous n'en avons jamais tiré toutes les conséquences.

Pour la défense, la France dispose d'une doctrine, d'une stratégie nationale, d'une programmation pluriannuelle, d'une culture de l'anticipation et d'un retour d'expérience permanent. Les alternances politiques modifient les priorités, mais rarement les principes fondamentaux.


En matière de sécurité intérieure, nous procédons autrement. Nous gouvernons au rythme des crises, des faits divers et des alternances. Nous réformons beaucoup. Nous planifions peu. Nous gérons les conséquences plus souvent que nous n'anticipons les mutations. Or, les menaces ont profondément changé.


Le narcotrafic n'est plus une simple délinquance ; il constitue une économie parallèle qui rivalise avec l'autorité publique. Les cyberattaques ignorent les frontières administratives. Les violences urbaines de 2023 ont montré qu'en quelques heures des centaines de communes pouvaient être touchées simultanément. Les ingérences étrangères recourent désormais aux réseaux sociaux autant qu'aux armes.


Toutes ces évolutions ont un point commun : elles interrogent moins la capacité de l'État à intervenir que sa capacité à maintenir durablement son autorité. C'est pourquoi le véritable débat n'est plus celui des moyens. Il est celui du modèle.


Doctrine de l'autorité


Nous devons cesser d'opposer la prévention et la répression. Elles ne sont pas deux politiques concurrentes, mais les deux temps d'une même stratégie. La prévention agit sur les causes ; la répression restaure la crédibilité de la norme lorsqu'elle a été transgressée. L'une sans l'autre conduit soit à l'impuissance, soit à une gestion permanente des conséquences. Ce qui manque aujourd'hui à notre pays, ce n'est pas un dispositif supplémentaire. C'est une doctrine de l'autorité.


L'autorité ne se résume ni à la contrainte ni à la sévérité. Elle désigne la capacité de l'État à rendre la règle effective, prévisible et égale pour tous. Elle repose sur une police présente, une justice lisible, des décisions exécutées, une action publique cohérente et une continuité qui dépasse les cycles électoraux. Il est temps d'engager une refondation comparable à celle que notre pays a su mener pour sa défense.


Cette refondation devrait reposer sur quelques principes simples. Considérer la sécurité intérieure comme une fonction stratégique de l'État ; définir une doctrine nationale stable ; planifier les transformations sur dix ans plutôt que sur la durée d'un quinquennat ; associer pleinement les collectivités territoriales à cette stratégie ; évaluer les politiques non au regard des moyens engagés mais des résultats obtenus ; développer enfin une véritable capacité de prospective pour anticiper les formes futures de la criminalité.


Nous avons longtemps pensé que la sécurité consistait à lutter contre la délinquance. Puis nous avons cru qu'elle consistait à gérer les risques. Le temps est venu d'admettre qu'elle poursuit une ambition plus fondamentale : garantir la continuité de l'autorité républicaine et protéger les conditions mêmes de l'exercice des libertés.


Olivier DAMIEN

 
 
bottom of page